NAISSANCE ET PARTICULARITÉS

DU GASCON DE BAYONNE  

Comment Bayonne s’est-elle considérée jusqu’à nos jours comme ville gasconne ? ... En fait, elle a toujours parlé le gascon si l’on tient compte de ses archives rédigées dans cette langue et officiellement recueillies à partir du 12ème siècle. (cf. supra, chapitre IV-D-2).

 

Des archives qui nous renvoient le reflet d’une vie sociale déjà organisée, tant au niveau de l’administration de la Cité que du fonctionnement des Corps de Métiers et des ligues de commerçants, des règlements maritimes, de l’Eglise, de la Justice, de la Police, etc ... 

 

Le tout, exprimé en un gascon parfaitement capable de faire face aux situations les plus diverses. Ce qui permet de croire que pour lors, au 12ème siècle, le gascon bayonnais n’était pas né de la veille.

 

Dans cette situation, pourquoi n’apparaît-il pas avant dans les écrits ?

 

Les actes administratifs étaient jusque là rédigés en latin ; dès les premiers siècles de notre ère, Bayonne est une citadelle romaine, ses remparts l’attestent - On pense que les cohortes vivaient à l’intérieur de la place-forte avec leurs familles. La présence de cette troupe ne pouvait manquer de susciter des activités diverses, des moyens d’existence pour tous - Ainsi s’est accomplie l’imprégnation par la langue impériale, à Bayonne comme ailleurs.

 

Beaucoup de peuples conquis se sont laissés séduire par la langue de Rome. Même après la chute de l’Empire, dans les périodes des grandes invasions qui ont suivi, le souvenir de la culture latine hante les esprits ; elle est entretenue dans les écoles, dans les traditions littéraires et juridiques - mais la romanisation a été maintenue essentiellement par l’Eglise catholique, laquelle en a fait l’instrument de sa Foi, de son culte, d’une volonté de créer l’unité entre les peuples.

 

Seulement le peuple ne pouvait pas suivre à ce niveau ; la langue indigène ne capitulait pas entièrement, les mots perdaient leur sens, se déformaient.

 

L’Eglise, qui souhaitait avant tout maintenir l’Evangélisation, a gardé le latin pour l’écriture, mais enseignait et prêchait en langue populaire ; le Concile de Tours, en 813, a fait ordonnance aux prêtres de prêcher en langue romane rustique ; le règne de Charlemagne a pu être déterminant dans cette orientation nouvelle.

 

C’est ainsi sans doute qu’est né le gascon bayonnais (et d’ailleurs toutes les langues romanes, avec les dialectes et sous-dialectes).

 

On n’a aucun éclairage précis sur la date de sa naissance, de son officialisation ; le peuple de la côte vaincu par les Romains (non sans peine) est désigné par ceux-ci sous le nom de Tarbelli = ces derniers ont-ils laissé quelque chose de leur langage dans le gascon ? probablement ; cependant, Bayonne, cernée de tous côtés par les eaux, ne devait pas être très peuplée avant l’arrivée des vainqueurs.

 

ÉVOLUTION DE LA LANGUE

 

Le parler gascon de Bayonne a survécu aux invasions et peut-être s’est fortifié à leur contact - Né du latin et d’une langue aquitanique disparue, le langage commun a pu souder les habitants malheureux contre l’envahisseur.

 

Quelques mots celtes, visigoths ou "normands" sont demeurés dans le vocabulaire.

 

Mais les Landes ont certainement contribué à sa vitalité. Il y eut une époque de dépendance avec l’Episcopat de Dax, avec le Sénéchal des Lannes.

 

Certaines Chartes sont cosignées par l’évêque de Dax ou celui d’Aire. Le Vicomte d’Albret arbitre un conflit basco-bayonnais : voir l’Histoire de Bayonne.

 

La juridiction de Bayonne s’exerçait sur les deux rives de l’Adour "du Hourgave à Capbreton" ; nul doute que ces "bayonnais" ruraux n’aient représenté un apport dans l’élaboration du langage de la Cité.

 

Les rapports de Bayonne avec l’Angleterre ont dû laisser des traces dans le vocabulaire également, mais peut-être peu importantes. On pense à "franchiman" (french-man), "moura" (moor), hurpîn, gotchère, ....

 

Plus nombreux sont les mots d’origine espagnole : les relations avec l’Espagne et Bayonne ont une longue histoire. Possiblement = cugnat, chocous, bireloco, trastou, clouque, bobou, que nobe, engantar, empessar, propine, font partie d’un sabir créé sur les lieux de travail.

 

L’exode des juifs portugais a été influent lui aussi. Installés à Bayonne au 16ème siècle, ils ont tout de suite adopté le gascon de leur lieu d’accueil mais y ont introduit quelques termes qui leur étaient propres, tels : "moufine, haroche", indiquant un laisser-aller ; on peut penser qu’ils ont donné au quartier Saint-Esprit leur accent, un peu de leur culture.

 

LES BASQUES

 

Pendant le moyen-âge, les rapports des basques avec Bayonne - rattachée à la sénéchaussée des Lannes depuis 1177 - furent tumultueux. Le traité de Paix de 1357 a établi entre eux une situation d’équivalence ; Bayonne n’a exercé aucune pression autoritaire sur le Pays Basque, qui d’ailleurs ne l’aurait pas supportée -

 

Les basques ne considéraient pas Bayonne comme leur Capitale mais comme leur grande ville de service, celle où ils trouvaient des recours pour leurs affaires ; ils ont beaucoup partagé les activités maritimes des bayonnais et les fêtes ; la ville leur offrait des contrats à l’occasion de l’accueil des grands personnages, qu’ils venaient distraire de leurs chants et leurs danses incomparables.

 

De ce fait, ils ont quelque peu déteint aussi sur l’accent des bayonnais, qui ont adopté quelques mots dans leur gascon = Potholo, chamangot, chahacoa, moutchourdîn, atchikit - "lou behara que hey har", "a gogo maitia", etc ; il s’agit de mots passe-partout dont le sens change parfois d’une langue à l’autre.

 

PLAIDOYER POUR LES PARTICULARISMES

 

"Chacun sait que si, en théorie, le français est uniforme, il ne se parle pourtant pas à Bordeaux comme à Paris - La langue se dégrade en français provincial, en français populaire, en argot. La langue des écrivains consiste en de multiples variétés autant que la bonne conversation. La langue littéraire s’est constamment rajeunie au contact des langues populaire" ... (Pierre Groult)

 

Il paraîtrait donc regrettable, et d’ailleurs impossible au moins à court terme, d’uniformiser toutes les langues occitanes. Chacune est conditionnée par son histoire.

 

La Cité bayonnaise a bénéficié au 12ème siècle d’un statut de commune libre accordé par les Rois anglais, Ducs d’Aquitaine. (1)

 

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Les Chartes sont rédigées en gascon, peut-être traduites du latin : mais dès cette époque, à peu près tous les actes officiels sont transcrits dans la langue que les bayonnais pratiquaient depuis des siècles probablement.

 

Dans un climat qui favorisait les initiatives et l’expression, cette vie nouvelle apparaît foisonnante. Les Corps constitués, les corporations, les marins, les pêcheurs, les marchands, fabriquaient chacun leur propre jargon, ce qui nourrissait la langue de multiples façons au niveau populaire. Il ne semble pas que la Ville eût alors des aspirations universitaires, ni de grands salons littéraires.

 

Par contre, la vie locale a engendré ou accueilli d’innombrables expressions inspirées par un humour toujours en éveil, des paquets d’injures à peu près intraduisibles. Telles que "couéque, chabéque, farlampière, saganne, lipse", pour les femmes ; côté masculin = "fadoulh, cramador, espantouayre, mandahérou, pelhoutre, salapatran, mahutre, gran bobou, birelocou", et beaucoup d’autres.

 

Reste l’accent, très particulier lui aussi. Dire "ibe" pour "ue" (une), dibes, libi, priùbe, paraît dû à une influence espagnole.

 

Le bayonnais disait : - "aù deu" (suivi du nom), quand il se rendait chez quelqu’un, au lieu de "ençò de" ; - "Que bz’ey bist" pour "que b’ey bist" (ce "bz’e" ayant valeur de vouvoiement) ; - "que souy barure" (badude), "que remure" (remude), "espert" pour bétléu, etc ....

 

Dans un temps plus ancien, un son mouillé tombait sur les finales = cadeye, pour cadène (chaîne) ; baleye (2), mouneye, centeye, desabiye (pour "desabine" : curieuse façon de désigner la mort). Ils sont allés jusqu’à baptiser "Dunoyes" le comte Dunois qui a pris Bayonne en 1451.

 

Les particularités du langage gascon à Bayonne (et Biarritz, et aux environs immédiats) disparaissent avec la langue elle même - L’Académie Gascoune, à ses débuts, s’est attachée à en retenir les richesses.

 

Pierre Rectoran, le Capitaine Edouard Hargouet, de Biarritz, ont recueilli des dizaines de termes de pêche et de noms de poissons du Golfe de Gascogne ; Léon Herran portait en lui ce langage et le projetait dans ses articles ; Jean Coutenso, plus récemment, notait tous les vocables qui lui paraissaient peu connus - D’autres ont recueilli les noms des lieux et des rues.

 

Des ouvrages ont été publiés (cf. chapitre IV - B), pour l’apprentissage du gascon maritime - "Aci Gasconha" en prépare d’autres.

 

Néanmoins, nous donnons ci-après une série de termes bayonnais bon teint, qui peuvent intéresser le curieux :

 

Quelques termes recueillis auprès de vieux pêcheurs biarrots et angloys (dans la graphie des auteurs)

 

Boyte, Boète - Caledey : lieu favorable à la pêche à la ligne

Hamèt : hameçon

Esquiroulet : petite épuisette à crevettes

Salabardou : grande épuisette

Sitre : crin de pêche

Bouhoun : trou d’air maritime (vient de "bouhar", qui signifie "souffler"), et [le bouhoun est aussi la taupe].

 

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Parties principales d’une barque de pêche

 

Blatchou : petite voile à l’avant

Bourriguet : autre petite voile

Cayréù : lisse supérieure

Escaùme : cheville plantée dans la lisse

Esquipot : petite loge à l’arrière

Estrabe : étrave

Estriù : étrier

Mas : mât

 

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Quelques expressions caractéristiques des marins

 

Amaynar : amener la voile

Najar : ramer en avant

Esquiar : ramer en arrière

Yitar : jeter (ordre) les filets

Mastar : mâter, dresser comme un mat.

 

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Quelques noms de poissons (parmi les plus pittoresques)

 

Bilan : ange de mer

Raye (pastenaque ou bouclade) : raie

Caganèrou : squale mendole

Limousat : muge doré

Trenquenaùs : rouget

Tihoure : petit maigre

Pirloun : trigle hirondelle

Crapaut de mar : baudroie

Bastangue ... ou arrounce bras : torpille de mer

Créqués : squale pagét

Créac : esturgeon

Toulh : chien de mer

Gourlîn : grondîn

Minéù : rousset

 

Plus de 200 noms de poissons de mer, de rivière, d’étangs, ainsi que de crustacés ont été recueillis auprès des pêcheurs gascons de la côte.

 

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Beaucoup de noms d’animaux et d’oiseaux ont été notés également ; mais peut-être certains viennent-ils d’ailleurs ; cependant quelques uns paraissent assez localisés : Chinchepare, pour mauviette ; Hignante, pour poule d’eau ; Brioc, pour vautour ; Mindye-mousquues, pour passereau gobe-mouches ; Reycroushit, pour roitelet.

 

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Quelques expressions anciennes des rues de Bayonne (et de Biarritz)

 

Har choaù : sans bruit, tranquille

Les cames me hén chàbi-chàbi : jambes flageolantes

Lous oelhs hèn chabi-chabi : les yeux ne regardent pas droit

A l’arrebire-marioun (Biarritz) : gifle (d’un retour de bras)

A bire-bocs : sens dessus dessous

Cho-mot ! : tais-toi !

Pirle ou cayre : pile ou face

 

Et beaucoup d’autres, .....

 

Pierre Rectoran, un peu défaitiste alors, a écrit :

 

"Crits de l’arrue tout yourn recouneshuts,

Oun t’ets passats ? partits, despareshuts,

Darrés adiùs de le lencou gascoune,

Qu’abets quittat lou nost praùbe Bayoune".

 

Mais la publication de son ouvrage "Le gascon maritime", ainsi que les autres efforts contemporains des gascons qui n’ont pas abdiqué et ont repris le flambeau, conduisent à un message d’espoir, au moins pour le gascon d’usage plus général.

 

M.DICHARRY